Attablé à l’extérieur de ce café proposant une vue imprenable sur la gare, je me régale du spectacle de l’activité matinale déclenchée par l’arrivée du dernier train en provenance de Chihuahua. Le village de Creel est une halte incontournable sur la ligne de chemin de fer reliant l’état de Chihuahua à Los Mochis, fief du Sinaloa.
Comme chaque jour, les trains venant de la capitale éponyme de l’état sont assaillis par des touristes essayant de se procurer un billet dans une classe un peu meilleure que la troisième, synonyme d’un voyage chaotique et sans repos.
Convoi après convoi, je me délecte du spectacle de ces « traveller’s » irrémédiablement déçus pas le manque de place et s’embarquant à contrecœur dans les derniers wagons. Ils paraissent un peu perdus au milieu des « campesinos », avec leurs ballots trop gros débordant de tissus et d’ustensiles, des frigos ou des cuisinières achetés avec les économies d’une année. Ils feront le voyage au milieu des poules destinées à la vente sur les marchés de Los Mochis ou de Culiacan.
À l’autre bout du quai, les quelques pick-up garés le long des voies servant de plateforme de déchargement d’autres types de marchandises, rappellent que la réputation sulfureuse de cette région reculée n’est pas une légende.
En effet, plantée en bordure de las « Barrancas del Cobre ». Coincée entre les territoires contrôlés par des cartels tantôt proches, tantôt concurrents en fonction des alliances de circonstances, cette région est toujours sous haute-tension.
Aujourd’hui, je ressens un grand calme à discrètement observer ce manège , qui en d’autres temps, aurait pu m’inquiéter d’avantage.

Le terme de ma mission n’est sûrement pas étrangère à cette tranquillité inhabituelle. Les dernières années ont, en effet, été bien occupées à parcourir le monde pour tenter d’apporter des réponses aux interrogations existentielles m’ayant été soumises. Cette dernière étape intense m’a amenée dans les montagnes de la « Sierra Madre occidentale » à l’ouest du Mexique. Le contact avec les Indiens Tarahumara, autochtones de cette région de canyons et de fleuves se jetant dans la mer de m’a permis d’entrevoir une issue positive à ma quête.
Mon périple a débuté il y a bien longtemps au point de ne plus me rappeler de la date exacte de mon départ. Seul le volume des cahiers de notes qui s’amoncellent dans mon sac de voyage atteste des mois passés à interroger, transcrire et écrire toutes ces expériences.
Dans une tentative un peu prématurée de faire de l’ordre dans tout ce fatras, je trie les carnets en les regroupant chronologiquement de janvier à décembre. Chaque pile comprend douze fascicules, sauf le premier qui n’en contient que quatre et le dernier orphelin d’un seul élément. Je compte alors cinq tas. Nous sommes le vingt-six novembre deux mille vingt-sept. Sans même ouvrir le premier cahier, je suis stupéfait de constater que mon odyssée de cinquante et un mois a commencé en septembre deux mille vingt-trois.
Encore une nuit ici à continuer de m’imprégner de cette sagesse et de cette connexion avec les éléments et je prendrai le train pour la côte, puis le bateau jusqu’à mon refuge de « Todos Santos » sur la péninsule de « Baja California ». Quelques semaines de tranquillité ne seront alors pas superflues pour mettre en ordre toutes les informations collectées et produire un rapport détaillé devant combler les interrogations de mon commanditaire.
Maintenant que l’agitation autour des quais s’est un peu calmée avec le départ du dernier convoi de la matinée, je peux laisser mon esprit vagabonder sur le flot continu de pensées et d’images qui remontent à la surface. Imperceptiblement, la sérénité quant à la réussite de mon entreprise s’effrite pour faire place à une étrange impression d’incompréhension et d’inachevé. Est-ce que j’ai vraiment intégré tout ce que l’on m’a révélé. Me serais-je trompé de direction ? Comment vais-je réussir à convaincre si je ne suis déjà plus convaincu moi-même ?
Si près du but, l’angoisse de l’échec me rattrape. Je commence sérieusement à douter de pouvoir remplir tous les termes du contrat. Pour tenter de me rassurer sur les engagements pris, je fouille frénétiquement dans mon sac pour mettre la main sur le document signé il y a plus de quatre ans. Une fois tous les paraphes posés, je l’ai enfoui dans le double fond du « backpack » en vue de l’oublier et de mener mes investigations à ma façon sans trop être influencé par des passages obligés ou des directions trop précises.
Je ne suis pas même sûr de l’avoir lu intégralement avant de partir !
La crainte de ne pas arriver à remplir mon contrat me fait me plonger dans la l’étude attentive de cet imposant pamphlet. Ses 50 pages, écrites en police Helvetica de moins de 10 points étant quasi indéchiffrables.